En tant qu’élue de la Nation et membre d’une délégation transpartisane consacrée aux droits des enfants, je suis profondément inquiète au lendemain de la journée de mobilisation du 17 octobre, que j’ai vécue de l’intérieur en suivant un cortège de mineurs et de jeunes majeurs faute d’avoir pu rejoindre la manifestation sur le boulevard Magenta.
Face à la détresse légitime des lycéen.nes et des étudiant.es confronté.es au manque de professeurs, à des classes surchargées, à la vétusté du bâti et à l’angoisse structurelle de Parcoursup, la seule réponse apportée fut « militaire ». A ce titre, je m’oppose fermement au discours du Premier ministre Sébastien Lecornu, qui réduit ce mouvement social d’ampleur à de simples « violences urbaines ».
Des dégradations et des destructions d’une gravité extrême ont eu lieu. Mais son récit sécuritaire focalisé sur les marges, sans lien avec les manifestant-es pacifiques, fait sciemment oublier la raison d’être de ce rassemblement : l’expression de colères et de douleurs profondes qui traversent notre société et qui vont rendre l’avenir de ces enfants très incertain ; l’urgence climatique, les revendications structurelles des lycéen-nes, la dégradation de tous les services publics y compris la sécurité des personnes et des biens, la précarité et le pouvoir d’achat.
Ce samedi 17 octobre, nous étions près de 800.000 sur toute la France, dont une jeunesse descendue en masse dans la rue. Face à cela, le gouvernement a choisi, dès le départ, une stratégie d’affrontement consistant à instiller la peur.
Sur le terrain : une jeunesse pacifique face à la logique de l’affrontement
J’ai voulu partir tôt depuis la banlieue parisienne où je réside pour anticiper les difficultés liées aux transports en commun et aux fermetures de stations de métro. Je devais rejoindre mes camarades écologistes à 13h30 à République avec pour objectif de faire barrière, en écharpe, et de sécuriser la marche des jeunes.
Pourtant, dès 12h30, j’ai reçu les premiers messages « Ils gazent la place de la République » « Ils gazent dans les rames de la ligne 11 ».
Plus d’une heure avant le départ de la marche, les jeunes se faisaient déjà attaquer.
Les multiples témoignages lus par la suite ainsi que les images diffusées par les personnes sur place montrent une jeunesse pacifique, des familles avec parfois de très jeunes enfants, rassemblées autour de l’Orchestre du Nouveau Monde.
C’est ainsi que plus de 400 musicien.nes venu.es apporter de la gaieté n’ont pas été épargné.e.s pendant leur répétition par les CRS qui les ont bombardés de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes. Ils ont continué à jouer pendant une vingtaine de minutes, avant d’être contraints de se disperser, ne résistant plus face à cette situation de violence.
Devant une foule puissante et joyeuse, la réponse fut d’envoyer des grenades au milieu de l’orchestre, comme l’explique Etienne Jarrier, le chef d’orchestre sur Instagram.
Plus d’une heure avant le départ officiel, comme tant d’autres, je me suis rendue à l’évidence, la logique de fermeture et d’asphyxie prenait le pas sur le maintien de l’ordre traditionnel. Personne ne comprenait ce qui était en train de se dérouler.
Et surtout, comme tant d’autres, j’avais le sentiment qu’on nous empêchait de manifester et donc d’exercer un droit fondamental garanti et protégé par le droit international et notre bloc de constitutionnalité.
À 14h30 en sortant de la station Château d’Eau, je tombais enfin sur un cortège, des mineurs et des jeunes majeurs en marche vers la place de Clichy. Sans possibilité de retrouver le cortège principal boulevard Magenta, les rues adjacentes nous étant interdites d’accès, nous avancions dans les petites rues de Paris appelant les passants à nous rejoindre. Loin de la caricature du « jeune manipulé par l’ultragauche », j’y ai rencontré une jeunesse majoritairement non politisée, résiliente, créative, joyeuse. Une jeunesse qui ne sait pas comment se faire entendre, qui voit bien que rien ne change, dans un monde où tout craque, sous le coup de violences policières et institutionnelles.
Ces enfants refusent de vivre l’enfer sur terre.
Ils voulaient simplement défiler pour que tout le monde les rejoigne avec ce slogan « ne nous regardez pas, rejoignez-nous ».
Au lieu de cela, la doctrine fut d’intimider, de briser des enfants sous les coups de matraques et des grenades pour qu’ils ne puissent plus s’exprimer librement.
Une faute morale et politique
En démocratie, le rôle de la police devrait être de protéger la jeunesse qui manifeste, et non de l’encercler, de la nasser préventivement ou de l’asphyxier sous les gaz lacrymogènes.
L’autorisation d’armes intermédiaires comme les grenades de désencerclement ou assourdissantes, encore plus face à une foule pacifique et devant des mineurs, est une faute morale et politique.
Depuis plusieurs semaines, je prends connaissance des gardes à vue massives de mineurs, du non-respect des procédures et de la criminalisation des parents. Je découvre aussi, avec effroi, les conséquences dramatiques et irréversibles de l’usage d’armes sur des mineurs.
Déjà, le 9 octobre 2026, la FIDH dénonçait dans un communiqué, cette utilisation d’armes de guerre contre des enfants et soulignait :
« Leurs revendications sont simples : de meilleures conditions d’apprentissage et davantage de moyens alloués à l’enseignement public. Jusqu’à présent, la réponse du gouvernement est marquée par une répression violente du mouvement, au mépris du droit national et international. »
Communiqué de la FIDH – Fédération internationale pour les droits humains : « France : violente répression du mouvement lycéen »
Je rejoins, en ce sens, la position de la FIDH, l’usage d’outils de maintien de l’ordre disproportionnés contre des enfants en revendication est inacceptable.
Nous sommes arrivés à Madeleine. Pendant les charges sur le cortège divisé plusieurs fois et devenu siège que les plus téméraires voulaient amener jusqu’à l’Élysée, les gaz lacrymogènes ont été si puissants que j’ai défailli un instant comme les passants sur le trottoir. Je tenais à rester avec les observateurs qu’ils soient journalistes, de la Ligue des droits de l’Homme, des passants, des familles pour me rendre compte de cette violence globale entre les barricades et les policiers. Je suis restée auprès d’eux, ils ont été bienveillants. Ce matin, selon des informations de presse, un homme de 48 ans serait mort d’un accident vasculaire cérébral après des tirs massifs de grenades lacrymogènes. Ce que la FIDH qualifie d’armes de guerre, si les policiers en sont en partie protégés, ce n’est pas le cas de la population qui est présente dans ces quartiers.
Il n’est donc pas étonnant que le questionnement majoritaire des manifestant.es depuis ce week-end soit de savoir si le gouvernement ne provoquerait pas volontairement ce chaos. La réponse de l’exécutif n’a pas aidé à comprendre la situation. Pire, c’est un spectacle de honte qui nous est offert. Des aveux : l’Élysée reconnaît des « défaillances d’anticipation et de renseignements » qui ont conduit à ces violences ; l’aveu d’un abandon du chef de l’Etat.
C’est une question dérangeante mais qu’il nous faut collectivement poser au vu du déroulement des faits bien avant le début des marches, de tous les témoignages concordants. Comme il faudra avoir des réponses concernant les charges contre des groupes pacifiques, les coups de boucliers, les nasses, l’usage massif de gaz lacrymogènes, le même gaz utilisé dans les bouches de métro, lieux confinés où se trouvaient entre autres simples usagers, de très jeunes enfants, des bébés, des personnes âgées, de simples touristes.
En tant que membre de la Délégation droit des enfants, je suis aujourd’hui profondément choquée d’avoir vu des mineurs ciblés par des dispositifs de maintien de l’ordre trop violents, alors que manifester demeure un droit fondamental. Ce matin en regardant les vidéos sur les réseaux sociaux, je m’étonne encore de l’absence totale de retenue des forces de l’ordre battant à plusieurs, des personnes à terre, de cette stratégie de la terreur et de la multiplication des actes graves.
Je salue la présence sur le terrain d’élu.e.s en écharpe, d’avocat.e.s en robe, de journalistes et d’observateurs internationaux pour l’effet dissuasif de leur présence face à certaines situations inadmissibles.
Mais je salue aussi ces policiers qui ont écouté et calmé les jeunes tétanisés, terrifiés. Ces policiers qui sont eux-mêmes effarés par cette stratégie désastreuse du gouvernement Lecornu.
Les séquelles vont être nombreuses pour cette jeunesse.
La réponse sociale était pourtant simple et évidente.
Gardons en tête qu’un pays qui terrorise sa jeunesse pour étouffer ses contestations est un pays qui doute de son avenir et de ses valeurs républicaines.

