Le 3 septembre dernier, j’étais devant le tribunal correctionnel d’Auch.
Des centaines de sympathisants de la Coordination rurale sont venus soutenir leur président, jugé pour avoir appelé à « faire la peau aux écolos » ; des propos qu’il assume (Reporterre, BFMTV). Ce jour-là, celles et ceux qui avaient simplement exercé un droit fondamental, celui de porter plainte, celui de se constituer partie civile, ont dû entrer par une porte de côté, être exfiltré·es sous escorte policière, sous une pluie d’œufs pourris, d’insultes et de pétards (France 3 Occitanie, ICI). Plusieurs plaintes ont été déposées. L’une des victimes l’a dit avec une sobriété terrible : « L’objectif était de nous terroriser, pour qu’on ne revienne pas » (La Dépêche).
Je veux le dire ici clairement : ce qui s’est passé à Auch n’est pas un dérapage isolé, une simple tension de plus dans un débat agricole qui s’envenime. C’est la mise en pratique concrète, sous les fenêtres même du palais de justice, des menaces proférées par un dirigeant syndical (FNE Occitanie-Pyrénées). Quand des citoyen·nes doivent être protégé·es par la police pour accéder à un tribunal, quand exercer ses droits devient un acte de courage, ce n’est plus seulement l’écologie qui est visée : c’est l’État de droit lui-même.
Et ce n’est pas un hasard si ces événements arrivent maintenant. Car les propos qui valent aujourd’hui au président de la Coordination rurale de comparaître devant la justice ne surgissent pas de nulle part…
Mon discours en soutien aux associations et à la confédération paysanne :
Les propos qui valent aujourd’hui au président de la Coordination rurale de comparaître devant la justice ne surgissent pas de nulle part. Ils interviennent après un été marqué par un écologisme-bashing devenu presque systématique, où la protection de l’environnement, les normes écologiques et celles et ceux qui les défendent sont régulièrement désignés comme responsables des difficultés du pays.
Ce qui se joue est plus profond.
Les garanties écologiques et démocratiques semblent être devenues les nouvelles cibles à abattre.
On nous explique qu’il faudrait simplifier, accélérer, contourner les normes et réduire les contre-pouvoirs. Bruno Retailleau va jusqu’à remettre en cause l’État de droit. François Fillon, condamné définitivement par la justice, peut encore dénoncer une prétendue « cabale » contre lui.
Ce climat illibéral est dangereux. Il nourrit une vision revancharde et populiste de la politique, instrumentalise les peurs et ouvre la voie à une forme de technofascisme, où l’efficacité supposée de la décision et de la technique finirait par justifier l’effacement du débat démocratique, des citoyen·nes et des limites écologiques.
Nous en avons vu les effets dans le projet de loi sur la souveraineté agricole.
Au lieu de construire un aménagement partagé de nos territoires, on oppose le monde agricole au reste des citoyen·nes. On concentre davantage la décision entre les mains du préfet, on affaiblit la concertation et on présente les garanties environnementales comme des obstacles.
C’est exactement la logique qu’il faut renverser.
Car la véritable souveraineté agricole ne se mesure pas au nombre de contraintes environnementales que l’on aura supprimées.
La souveraineté dont nous avons besoin est une souveraineté durable.
Après les sécheresses et les chaleurs extrêmes que nous avons encore connues cet été, prétendre défendre notre agriculture sans protéger l’eau, les sols, les zones humides et la biodiversité relève d’une démagogie productiviste et court-termiste.
Une agriculture durable, c’est d’abord une agriculture qui assure la viabilité des ressources naturelles fragiles dont elle dépend. Qui seront parmi les premiers à souffrir du dérèglement climatique à votre avis ? Rien que cet été, la récolte de maïs a baissé de 35%, les petits pois de 18%, 12% pour les céréales, jusqu’à 22% pour les pommes de terre, les exploitations de volaille ont souffert d’une mortalité excessive… Promettre d’irriguer plus pour produire plus, c’est reculer pour mieux sauter dans le précipice.
Je le vois particulièrement dans mon travail parlementaire sur l’eau : lorsque la ressource se raréfie, la réponse ne peut pas être la concurrence de tous contre tous. Elle doit être la démocratie.
Cela signifie décider à l’échelle des territoires et des bassins versants, autour d’une même table, avec les agriculteur·rices, les collectivités, les associations, les citoyen·nes et l’ensemble des usager·ères.
L’agriculture n’est pas extérieure à la société mais bien une de ses composantes essentielles.
Nous devons donc sortir de cette mécanique politique qui cherche constamment à dresser les un·es contre les autres : agriculteur·rices contre écologistes, territoires contre normes, production contre environnement.
Car il n’y aura pas de souveraineté agricole sur des terres épuisées, avec des nappes exsangues et des cours d’eau à sec.
Et il n’y aura pas davantage de transition écologique durable si elle se construit sans les agriculteur·rices.
Le dérèglement climatique est le plus grand danger pour notre démocratie à l’heure actuelle et il concerne absolument tout le monde : tous les acteurs volontaires pour construire un monde vivable et durable doivent se mettre autour de la table. Nous devons partager ce même objectif. Ce n’est pas les agriculteurs contre les défenseurs de l’environnement : je l’ai d’ailleurs observé lors de mes travaux au Parlement, en auditionnant de nombreuses associations, collectifs ou syndicats. C’est grâce aux espaces de consultation du public que les points de vue se mêlent, que les intérêts communs se partagent et que les solutions se trouvent. Désigner un coupable, d’un côté ou de l’autre de la table, ne règlera pas le problème. Chaque citoyen, qu’il soit agriculteur, artisan, ouvrier, vendeur, assureur, bijoutier.. se doit de saisir l’ampleur de la menace qui nous guette : si nous ne devenons pas toutes et tous des défenseurs de l’environnement, nous n’aurons plus aucunes ressources à nous disputer.
Face à celles et ceux qui cherchent des boucs émissaires, notre réponse doit être celle d’une écologie démocratique, populaire et territoriale, capable de protéger ensemble celles et ceux qui nous nourrissent et les ressources qui nous permettent de produire.
C’est aussi le projet d’une Première République écologique et sociale : une République qui ne considère plus la démocratie, l’écologie et la justice sociale comme des contraintes à contourner, mais comme les conditions mêmes de notre souveraineté.
C’est cette souveraineté durable, démocratique et partagée que nous devons construire.

