À l’ère du tout-numérique, les data centers sont devenus les piliers invisibles mais omniprésents de notre économie, de nos services publics et de notre souveraineté technologique. Pourtant, derrière leur image de modernité et de progrès se cachent des réalités bien moins reluisantes : une consommation effrénée de ressources, une pression insoutenable sur les territoires et des promesses sociales et environnementales trop souvent déçues. En Île-de-France, et plus particulièrement en Essonne et en Seine-et-Marne, ce constat prend une dimension particulièrement aiguë alors que les garants viennent de rendre leur rapport ce 22 décembre 2025 concernant le projet de construction de datacenters et d’infrastructures de calcul haute performance d’une coentreprise formée par le fonds d’investissement émirati MGX, Bpifrance, Nvidia et Mistral AI, à Fouju. Ces garants recommandent notamment d’apporter une clarification sur la souveraineté numérique et de débattre du modèle de société impliqué par les technologies.
L’Essonne, épicentre français des data centers
L’Essonne est aujourd’hui le département français qui concentre le plus grand nombre de data centers, avec des projets pharaoniques comme celui de Lisses, le plus grand de France, porté par CloudHQ, sur 13,7 hectares, Corbeil-Essonnes avec le « Data Village », ou encore Le Coudray-Montceaux et Villabé. Ces infrastructures, souvent installées sur d’anciennes friches industrielles ou des terres agricoles, sont présentées comme des leviers de développement économique et de souveraineté numérique. Pourtant, leur multiplication pose des questions majeures : consommation d’électricité, pression sur les ressources en eau, artificialisation des sols et concurrence avec d’autres usages du territoire.
L’Institut Paris Région recense aujourd’hui plus de 160 centres de données répartis sur 109 sites en Île-de-France, avec une dynamique en constante progression : 44 en Essonne, 36 en Seine-Saint-Denis, 23 dans les Yvelines, 18 en Seine-et-Marne, 17 en Hauts-de-Seine, 13 à Paris, 11 Val-de-Marne, 6 Val d’Oise.
Des impacts environnementaux et sociaux sous-estimés
Une consommation énergétique et hydrique qui peut devenir colossale, les data centers sont des dévoreurs d’électricité : le seul campus PAR1 de Data4 à Nozay (Essonne) consomme à lui seul 1,3 TWh par an, soit l’équivalent de la consommation électrique de près de 300 000 foyers. Cette demande croissante pèse sur le réseau électrique, déjà sous tension, et risque de concurrencer d’autres usages essentiels, comme l’électrification des transports ou l’industrie.
L’eau, autre ressource critique, est massivement utilisée pour le refroidissement des serveurs. À Corbeil-Essonnes, le « Data Village » rejette de l’eau chauffée à 27,5°C dans la Seine, ce qui pose des problèmes pour la biodiversité et les autres usagers de la ressource :
| N°MRAe APJIF-2025-043 du 07/05/2025 : Dès lors que le mode de refroidissement, initialement constitué de tours aéroréfrigérantes alimentées par la Seine via une station de pompage, a été modifié pour être confié à des groupes froids localisés en toiture et refroidis à air, ces consommations d’eau apparaissent extrêmement importantes. […] Or, prélever 6,9 l/s toute l’année dans la Seine ou en prélever 54 l/s pendant le mois et demi le plus chaud de l’été, ce n’est nullement équivalent du point de vue de la ressource en eau. Il était donc sans doute raisonnable que le projet abandonne l’hypothèse d’un refroidissement à eau. (22) L’Autorité environnementale recommande de confirmer précisément la solution de refroidissement retenue, et de montrer qu’il a pris la mesure des flux considérables d’air (ou d’eau à évaporer) qui seront à mettre en œuvre pour évacuer, notamment en été, la chaleur égale à l’énergie électrique consommée dans le datacenter. |
Un foncier rare et précieux sacrifié, le département est déjà sous pression foncière, voit ses terres agricoles ou naturelles artificialisées pour accueillir ces infrastructures. À Lisses, le data center de CloudHQ occupe l’équivalent de 20 terrains de football, tandis que d’autres projets grignotent des zones encore préservées. Cette artificialisation réduit les capacités agricoles locales et limite les possibilités de développement d’autres activités économiques ou de logements.
Des promesses de réutilisation de la chaleur mais des réalisations encore limitées, certains projets, comme celui de Lisses, promettent de récupérer la chaleur fatale pour chauffer des logements. Un réseau de 25 km doit ainsi alimenter 7 000 logements à Corbeil-Essonnes d’ici 2028. Si cette initiative est louable, elle reste exceptionnelle et ne compense pas les impacts globaux des data centers sur l’environnement et les ressources.
Pourquoi la concentration des data centers est-elle problématique ?
Une dépendance accrue aux infrastructures énergétiques, la concentration des data centers en Essonne crée une dépendance critique aux réseaux électriques et hydriques locaux. En cas de pénurie ou de tension, ce sont les habitants et les autres activités économiques qui pourraient en payer le prix, comme cela a déjà été observé à Marseille, où les data centers ont limité l’électrification des navires à quai.
Un modèle de développement peu durable, les data centers sont souvent présentés comme des moteurs de croissance, mais leur bilan environnemental et social reste très lourd. Leur installation massive en Essonne, sans planification globale, risque d’aggraver les inégalités territoriales et de priver les générations futures de ressources essentielles (eau, foncier, énergie).
Des alternatives existent, mais elles sont peu exploitées
Plutôt que de concentrer ces infrastructures sur un même territoire, il serait plus judicieux de :
- Décentraliser les data centers pour limiter les pressions locales,
- Renforcer les exigences environnementales (recyclage de l’eau, utilisation d’énergies renouvelables, récupération systématique de la chaleur),
- Privilégier la réhabilitation de friches plutôt que l’artificialisation de nouvelles terres.
La multiplication des data centers en Essonne soulève des questions urgentes sur la gestion des ressources, la préservation des territoires et la durabilité de notre modèle numérique. Si ces infrastructures sont indispensables à l’économie digitale, leur concentration non maîtrisée met en péril l’équilibre environnemental et social du département.
L’Essonne ne peut pas devenir le « far west » des data centers au détriment de ses habitants et de son avenir. Il reste le département français comptant le plus de datacenters mais la Seine-et-Marne accueille désormais les projets les plus ambitieux : OpCore (co-détenu par Iliad (Free) et InfraVia) et EDF lancent un méga-datacenter de 4 milliards d’euros sur l’ancienne centrale de Montereau. Les négociations exclusives sont en cours pour finaliser le projet dont la construction devrait démarrer rapidement afin de respecter l’objectif de mise en service en 2027.
Ce projet s’ajoute à celui du Campus IA de Fouju confirmant la Seine-et-Marne comme nouveau pôle majeur des infrastructures numériques en France. A l’occasion de la concertation qui s’est terminée fin novembre 2025, des intervenant-es sont venues éclairer les participant-es avec des webinaires toujours disponibles en ligne :
Webinaire « Vers une souveraineté numérique : les datacenters, pour quels besoins ? » du 21 octobre 2025 qui avait pour but d’éclairer les enjeux liés aux datacenters, leur rôle dans la souveraineté numérique, et les besoins croissants en infrastructures de données, notamment pour l’intelligence artificielle. Deux tables rondes ont structuré les échanges, avec des experts indépendants de la maîtrise d’ouvrage.
Première table ronde : Les datacenters, pour quels besoins ?
Intervenants :
- Michaël Reffay (Délégué général de France Datacenter)
- Pauline Denis (The Shift Project)
- Laurent Tessier (Professeur de sociologie et d’éducation au numérique, Institut Catholique de Paris)
Points clés abordés :
- Explosion des besoins en données : Avec l’essor de l’IA, du cloud, de la 5G et des objets connectés, la demande en capacité de stockage et de traitement des données est exponentielle. Les datacenters sont devenus des infrastructures critiques pour l’économie et la société.
- Diversité des usages : Les datacenters ne servent pas seulement à héberger des données, mais aussi à entraîner des modèles d’IA, à soutenir la recherche scientifique, à sécuriser des données sensibles (santé, défense, administration), et à garantir la continuité des services numériques.
- Enjeux environnementaux : Pauline Denis (The Shift Project) a souligné l’impact énergétique et carbone des datacenters, rappelant que leur consommation électrique représente déjà plusieurs pourcents de la consommation mondiale. Elle a plaidé pour une sobriété numérique et des infrastructures plus vertes, notamment via l’utilisation d’énergies renouvelables et des techniques de refroidissement innovantes.
- Rôle sociétal : Laurent Tessier a insisté sur la nécessité de démocratiser l’accès aux infrastructures numériques et d’éviter une fracture entre ceux qui maîtrisent ces technologies et ceux qui en sont exclus. Il a aussi évoqué les défis éthiques, comme la protection des données personnelles et la transparence des algorithmes.
Deuxième table ronde : Vers la souveraineté numérique, le rôle des datacenters
Intervenants :
- Serge Abiteboul (Membre de l’Académie des Sciences, Président du Comité de pilotage scientifique de l’ANR)
- Ophélie Coelho (Chercheure à l’IRIS, spécialiste en géopolitique)
Points clés abordés :
- Souveraineté numérique : un impératif stratégique : Serge Abiteboul a rappelé que la maîtrise des infrastructures de données est cruciale pour l’autonomie de la France et de l’Europe, notamment face à la domination des géants américains et chinois. Il a cité l’exemple des données sensibles (militaires, médicales, industrielles) qui doivent être protégées et hébergées sur le sol européen.
- Dépendance technologique : Ophélie Coelho a analysé les risques géopolitiques liés à la concentration des datacenters entre les mains de quelques acteurs (GAFAM, BATX). Elle a souligné l’importance de diversifier les fournisseurs et de soutenir les acteurs européens pour réduire ces dépendances.
- Régulation et innovation : Les deux experts ont évoqué la nécessité de cadre réglementaire fort (RGPD, DMA, etc.) pour encadrer l’usage des données, tout en favorisant l’innovation. Ils ont aussi insisté sur le rôle des investissements publics pour soutenir la recherche et le développement d’infrastructures souveraines.
- Exemples concrets : Le projet Campus IA de Fouju a été cité comme une réponse concrète à ces enjeux, avec l’objectif de créer un écosystème intégré (recherche, formation, hébergement de données) pour renforcer la souveraineté française.
Un projet aux ambitions technologiques confronté à des réalités territoriales et environnementales pressantes
Si le Campus IA de Fouju est présenté comme une avancée majeure pour la souveraineté numérique française et un levier de développement économique, les cahiers d’acteurs et les contributions citoyennes dessinent un tableau bien plus nuancé, où les promesses se heurtent à des interrogations légitimes et des risques concrets.
Un impact environnemental qui interroge la cohérence écologique du projet, l’artificialisation de 70 à 80 hectares de terres agricoles et naturelles soulève une préoccupation majeure dans une région déjà fortement urbanisée comme l’Île-de-France. Les associations comme FNE Seine-et-Marne alertent sur la perte irréversible de biodiversité et de sols fertiles, un sacrifice difficilement justifiable au regard des enjeux de préservation des espaces naturels et de sécurité alimentaire. La question de la consommation énergétique et de l’empreinte carbone du projet reste également en suspens, malgré les engagements en faveur des énergies renouvelables et du recyclage de la chaleur les datacenters demeurent des infrastructures extrêmement énergivores dont l’impact réel sur les émissions de CO₂ dépendra des choix concrets d’approvisionnement en électricité. Des acteurs comme The Shift Project rappellent avec insistance la nécessité d’une sobriété numérique et de garanties juridiquement contraignantes pour éviter que ces promesses ne relèvent du simple greenwashing. Les engagements environnementaux actuels bien que louables manquent de précision et de mécanismes de contrôle indépendants pour rassurer les parties prenantes sur leur crédibilité et leur pérennité.
Des retombées locales incertaines et un dialogue social à renforcer, les bénéfices économiques annoncés pour les territoires et les habitants suscitent un scepticisme marqué. Les élus et les riverains s’interrogent sur la réalité des emplois locaux créés craignant que les postes les plus qualifiés ne profitent qu’à des travailleurs extérieurs à la région tandis que les promesses de retombées fiscales pour les communes apparaissent dérisoires face à l’ampleur des nuisances potentielles. Le processus de concertation lui-même est pointé du doigt pour son caractère tardif et son manque de transparence initiale. Les habitants dénoncent un sentiment d’imposition et une absence de véritable co-construction du projet dès ses premières phases, un dialogue plus ouvert et plus précoce aurait pu permettre d’intégrer les attentes locales et d’éviter une partie des tensions actuelles.
Des risques de dépendance et un manque de maîtrise des enjeux stratégiques, paradoxalement alors que le Campus IA est présenté comme un outil de souveraineté numérique certaines contributions expriment la crainte d’une mainmise par des acteurs étrangers qu’il s’agisse de grands groupes internationaux ou de fonds souverains sans que des garde-fous suffisants ne soient prévus pour garantir un contrôle effectif des données et des infrastructures par la France. Le modèle économique du projet reste par ailleurs opaque avec des interrogations persistantes sur les conditions d’allocation de la puissance de calcul, ses bénéficiaires et ses tarifs. L’absence de clarté sur ces aspects essentiels alimente les doutes quant à la réelle autonomie que ce campus permettra d’acquérir.
Des nuisances locales qui pèsent sur l’acceptabilité du projet, les riverains anticipent avec inquiétude les conséquences directes du projet sur leur cadre de vie. Une augmentation du trafic routier, des nuisances sonores liées à la ventilation des datacenters et une pression accrue sur les services publics (écoles, hôpitaux) sont redoutées sans que des mesures de compensation adaptées ne soient clairement définies. Le conflit d’usage des sols est particulièrement criant dans une commune rurale comme Fouju où un projet d’une telle envergure apparaît démesuré au regard de la taille et des spécificités du territoire. Les associations locales dénoncent un projet qui sacrifie l’agriculture et le patrimoine naturel au profit d’une logique industrielle peu adaptée aux réalités locales.
Un modèle de développement qui divise et appelle à repenser l’innovation, le Campus IA est critiqué pour reproduire un gigantisme inspiré des modèles américains sans réflexion sur une alternative plus sobre et mieux intégrée aux territoires. Certains acteurs plaident pour des infrastructures de taille moyenne et décentralisées qui limiteraient les impacts environnementaux et sociaux tout en permettant une meilleure maîtrise des retombées locales. Cette approche plus distribuée pourrait offrir une réponse plus équilibrée aux défis de la transition numérique en conciliant performance technologique respect des écosystèmes et équité territoriale.
Vers un projet repensé pour concilier ambition et responsabilité, ces critiques ne remettent pas en cause la nécessité de renforcer les infrastructures numériques françaises mais elles appellent à un changement de paradigme où l’innovation technologique s’inscrirait dans une démarche durable inclusive et territorialisée.
La seule voie viable pour éviter les impasses actuelles est de repartir des besoins réels et d’anticiper les conséquences sociales et environnementales de ces infrastructures. Cela passe d’abord par un questionnement radical : les technologies aujourd’hui promues telles les méga-modèles d’IA généralistes, data centers surdimensionnés sont-elles vraiment les plus adaptées, alors qu’existent des solutions plus spécialisées, plus sobres et mieux alignées sur les usages concrets ?
Pour y répondre, il faut oser des choix politiques ambitieux, instaurer un moratoire sur les projets pharaoniques tant que leurs finalités, leurs impacts et leurs alternatives n’auront pas fait l’objet d’un débat démocratique approfondi ; et définir collectivement ce que nous voulons faire de ces technologies, où les implanter, avec quels partenaires et sous quelles conditions sociales, écologiques et économiques.
L’heure n’est plus à la précipitation, mais à la lucidité. Il est encore temps de faire mieux, et surtout, de faire autrement pour un numérique qui sert enfin l’intérêt général, sans sacrifier notre avenir commun.
| Avec MGX, le fonds souverain émirati Mubadala s’impose comme un acteur clé de la révolution technologique en Europe, en combinant investissements massifs, partenariats stratégiques et ambition géopolitique. Créé en mars 2024 avec un capital initial de 5 milliards de dollars, ce véhicule d’investissement cible les secteurs les plus disruptifs : intelligence artificielle, semi-conducteurs, cloud et cybersécurité, en s’appuyant sur des alliances avec des géants comme Microsoft, Nvidia et le français Mistral AI. Son approche est double : d’un côté, accélérer l’innovation en finançant des infrastructures critiques, comme le Campus IA de Fouju (Seine-et-Marne), un projet pharaonique de 1,4 GW dédié au calcul haute performance ; de l’autre, positionner les Émirats comme un hub technologique incontournable, entre l’Asie et l’Occident. Cette stratégie, à la fois économique et diplomatique, illustre une nouvelle forme d’influence : plutôt que de se contenter d’acheter des actifs, MGX mise sur la création d’écosystèmes, en France comme en Europe, pour contrôler les chaînes de valeur stratégiques de demain. Pourtant, cette montée en puissance soulève des questions : dans quelle mesure ces investissements servent-ils l’autonomie technologique européenne, ou au contraire renforcent-ils une dépendance vers de nouveaux acteurs extra-européens ? Alors que la France et l’UE cherchent à affirmer leur souveraineté numérique, la présence croissante de fonds comme MGX rappelle que la bataille des données et de l’IA se joue aussi sur le terrain des alliances et des équilibres géopolitiques. MGX – Fund Management Limited – est une société d’investissement publique émiratie spécialisée dans les technologies d’intelligence artificielle (IA). Créée par le gouvernement d’Abu Dhabi en 2024, MGX ambitionne de devenir un véhicule d’investissement axé sur l’IA et vise à gérer 100 milliards de dollars d’actifs. |

